Mon récit du sauvetage du Multi50 Drekan au Bahamas

13 mai 2020

Le 6 Juillet 2019, direction l’archipel des Bahamas pour retrouver mon Multi50 « Groupe Drekan » avec lequel j’ai chaviré au large des Açores, 18 mois plus tôt lors de la Transat Jacques Vabre. Je suis parti seul, rempli d’émotions et incertain sur la finalité de ce voyage mais confiant en mon destin, comme à mon habitude. 

Mais revenons en Février 2019. Vers minuit, je reçois l’appel d’un ami basé en Suisse. Il est sur un salon à Amsterdam et pense avoir reconnu sur les réseaux sociaux mon trimaran Multi50. Selon lui, à la dérive, il serait arrivé dans l’archipel des Bahamas, au vent de l’île d’Eleuthera. Impossible pour moi de trouver le sommeil. J’ouvre Facebook et je tombe sur un message de Roston McGregor, directeur et président de Vaillant Salvage, une société de remorquage et de renflouage Bahaméènne qui me signale pouvoir intervenir.  Le multicoque est retenu par une partie du gréement à quelques mètres des rochers au vent de l’île d’Eleuthera. Effectivement, je découvre avec surprise les photos et vidéos de mon bateau qui semble en bon état malgré sa dérive transatlantique, pendant autant de temps.

Dès le lendemain, un vendredi, j’appelle Thibaut George, le président du Groupe Drekan, mon partenaire et ami, présent à mes côtés depuis plus de 10 ans, pour le tenir informé de cette nouvelle. Nous décidons conjointement de sauver le bateau avant qu’il ne se finisse en morceaux sur une plage paradisiaque des Bahamas.

Le samedi, l’ordre est transmis à Roston de sécuriser et de remorquer le bateau. Il interviendra le jour même, quelques heures à peine avant que le morceau de gréement qui le retenait des brisants ne cède. Il sera ensuite remorqué à l’envers dans une anse protégée, afin de le mettre au mouillage et avant d’étudier les moyens et les possibilités pour la suite des opérations. Le trimaran semble en bon état sur les photos, c’est miraculeux.

7 Juillet 2019

Depuis Miami où j’ai fait escale, le vol vers Eleuthera Bahamas dure une grosse heure. Je partage l’avion avec une foule de touristes Américains, souvent en couple, qui partent séjourner dans une île de rêve le temps des vacances. J’ai vraiment le sentiment d’être un étranger, en décalage complet, et cela dans un décor paradisiaque. Je pars pour une aventure incertaine, qui fait remonter en moi même de nombreux souvenirs d’un moment fort de ma vie de marin. En 2011, j’ai connu un sentiment similaire, je prenais le métro New Yorkais chargé comme un sans domicile fixe, avec tous mes sacs après plus d’un mois de préparation. Je quittais Manhattan pour m’élancer en solitaire sur l’Atlantique Nord en Class40 et je partageais la rame de métro avec des femmes en tailleur et des hommes en costume qui allaient travailler. Le soir même ces derniers poursuivraient leur vie et de mon côté, je laisserai dans mon sillage, par une nuit noire et sans lune, les lumières de la ville de New York.

Quarante-huit heures après mon arrivée sur l’île, Roston arrive dans la baie avec sa vedette chargée de matériel, de pompes, de blocs de plongée, de tuyaux, de ballons à gonfler, d’embouts, d’outils, nous sommes tellement contents de nous rencontrer après de nombreux mois d’échanges par mail ou téléphone et si peu conscients de la mission qui nous attend !

J’ai profité du temps entre mon arrivée et celle de Roston pour passer plusieurs fois au bateau. Quelle émotion de le trouver là, mon vieux compagnon, échoué sur la plage, posé délicatement sur le sable fin entre les cocotiers. Il est entier avec ses trois coques et ses deux bras, bien sûr il a quelques éraflures, enfoncements, il lui manque son mât et même un morceau de pont mais dans l’ensemble, il est comme je l’avais laissé. Il a traversé l’atlantique seul, au gré des courants pour s’échouer ici. On se retrouve, je l’inspecte minutieusement sous toutes les coutures. Je commence à vérifier si la structure n’a pas été trop endommagée pour être sûr de pouvoir le retourner sans le briser.

Avant toute chose, nous échangeons sur la méthode de redressement avec Thibaut et Roston. Nous décidons de le basculer par le côté en immergeant un flotteur et une partie des bras bâbord et parallèlement, nous utiliserons la puissance de la vedette pour tirer de manière opposée et l’aider à basculer. Nous estimons que l’opération devrait durer cinq jours, peut-être même aurais-je un peu de temps pour faire le touriste et visiter l’île. Il faut bien se rendre compte que le bateau est dans un endroit où il n’y a rien, que le remorquer vers un port pour y trouver une grue avec plus de 20 mètres de flèche nous demanderait plusieurs jours et risquerait d’endommager la structure du trimaran.

Les premiers jours de travail dans le lagon se passent bien, nous travaillons dur et n’avons que peu de confort, à part un repas chaud dans un restaurant par jour nous restons à travailler dans le lagon. Le soir venu, Roston dort à la belle étoile sur sa vedette et il me dépose chaque soir sur la plage où je m’installe un lit de fortune pour passer la nuit. Le climat favorise énormément ce type d’aventure et l’hygiène minimale est quelque chose à laquelle nous sommes habitués en haute mer. Et puis ce lagon ne propose aucune autre sorte d’hébergement.

Nous commençons par remplir le flotteur d’eau, grâce à l’ingénieux système de Roston, l’air du flotteur s’échappe par le même trou et au fur et à mesure que celui-ci se rempli d’eau à l’aide de la pompe. Nous remplissons chaque compartiment, un par un, et sondons le niveau d’eau dans le flotteur. Une fois le flotteur rempli, nous sommes heureux mais ne sommes qu’au tout début des difficultés…

Nous encerclons ensuite deux grosses sangles de charge, en textile, autour du flotteur au niveau de l’accroche du bas avant, c’est un point solide et renforcé du bateau qui peut accepter du poids. Nous viendrons fixer sur ces sangles des sacs de 2 tonnes, remplis de sable.

Notre première idée est d’accrocher un sac vide, et de le remplir avec une pompe à sable en puisant le sable du fond du lagon, mais trop peu de sable finit au fond du sac, la plus grande partie se disperse dans l’eau dès l’entrée du sac. 

Deux pelles et des sceaux

Nous profitons donc d’un déjeuner à terre pour trouver deux pelles et des sceaux. Au retour, nous accostons sur une plage isolée et nous commençons à remplir la vedette de sable. L’un de nous remplit les sceaux sur la plage et l’autre les transportent jusqu’à la vedette les vide et les ramène. Après avoir chargé plusieurs tonnes de sable et sans mettre en péril la stabilité de la vedette, nous faisons route à faible vitesse vers le trimaran et nous amarrons à couple à côté du bras avant et des sacs vides.

Commence alors le fastidieux remplissage des sacs, nous utilisons un tuyau rigide en PVC qui tombe dans le sac et c’est à la main que nous glissons le sable dans le tuyau, la méthode fonctionne bien mais est très longue. Nous passons plusieurs jours à faire plusieurs allers-retours entre la plage et le bateau pour transvaser du sable et immerger le flotteur. Au bout de plusieurs jours et plusieurs tonnes de sable, il est temps de quitter le lagon pour aller mouiller le bateau plus au large dans 10 mètres d’eau. Avec l’aide d’un ballon de gonflage fixé au trimaran, nous décollons les sacs du fond pour remorquer le trimaran à vitesse lente vers une plus grande profondeur.

Au large des Bahamas

La mer du large ne ressemble en rien au côté abrité et sécurisé du lagon, le vent d’est lève une mer courte et toutes les opérations sont plus fatigantes et dangereuses. Chaque plongée autour du bateau nous demande plus d’attention et d’efforts. Nous commençons par vérifier la profondeur et nous mouillons une ancre qui nous servira de point fixe lors du redressement, ensuite nous disposons une patte d’oie en spectra sur chaque bras opposé pour tirer en sens inverse du flotteur immergé et l’aider à basculer. C’est sur ses bouts, amarré au mat de charge de la vedette que nous lui donnerons l’élan nécessaire pour l’aider à basculer. Après plusieurs tentatives « plein gaz », dépités et découragés, nous devons nous rendre à l’évidence, le trimaran n’est pas assez immergé pour le faire basculer. Le sable dans l’eau voit son poids divisé par deux. Nous sécurisons le mouillage pour la nuit et nous rentrons à terre, fatigués, le moral au plus bas.

Ça fait maintenant 7 jours que nous travaillons et la tâche nous semble parfois impossible, pour cumuler les ennuis, le temps sur place m’est compté, il ne me reste que 3 jours et demi avant mon vol retour. 

Le lendemain, après un bon repas et une bonne nuit de sommeil, nous retrouvons notre courage. Armés de nos pelles et de nos seaux, nous décidons de rajouter du poids. Nous remplissons de nouveaux sacs de sable à marée basse que nous allons récupérer à marée haute, en les amarrant à l’étrave de la vedette pour les transporter jusqu’au bateau. Nous rajoutons plusieurs sacs remplis de sable pour qu’il continue à s’enfoncer.

Retourner en Bretagne

Malheureusement, le temps passe et je dois abandonner Roston, d’autres obligations m’attendent en métropole. Avant de le quitter, nous remplissons encore deux sacs, qu’il viendra chercher plus tard.

Je sais en montant dans l’avion que nous ne sommes plus très loin du point de basculement, nous avons fait le maximum et j’ai toute confiance en Roston pour mener à bien la délicate fin d’opération. Après 10 jours à vivre comme Robinson et à dormir à la belle étoile, je monte dans l’avion en appréciant particulièrement son confort et les repas chauds qui nous sont servis. Je récupère de ma fatigue durant le vol. Une fois arrivé à Paris, j’ouvre mon téléphone et saute de joie à l’aéroport en découvrant la vidéo du redressement que Roston m’a transmise. Nous l’avons fait, nous avons redressé le Multi50. Il reste maintenant à le remorquer dans un trou à cyclone avant que la période ne débute. Heureusement, car la saison cyclonique sur les Bahamas et l’île d’Elheutera en 2019 aura été particulièrement dévastatrice. C’est certain ce bateau ne veut pas mourir !

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